La vie quand on a treize ans – un futur volé

La vie quand on a treize ans – un futur volé

La vie quand on a treize ans – un futur volé

Ecrit par Nile Watson-Batista, bénévole au Liban, avec l’aide de l’équipe de SB 

Amara est cette fille qui était au premier rang à l’école, la main toujours levée pour répondre aux questions des professeurs. Elle avait quelques petites blagues qu’elle faisait avec ses professeurs d’anglais et d’arabe. La direction avait vu en elle une chance de montrer au monde que l’organisation avait travaillé et qu’elle pouvait faire la différence. Amara était « la différence », le changement que SB OverSeas voulait faire dans la communauté. A 13 ans, elle était intelligente, respectueuse et acquérait les compétences dont elle avait besoin pour être indépendante. Et puis soudain, elle a arrêté de venir à l’école.

Il n’y a eu aucun signal, aucune explication, aucun compromis. Elle avait toujours été à l’école, et si elle n’y était pas, elle était dehors, à l’entrée, en train de jouer à des jeux et de courir partout. Elle adorait l’école et l’équipe l’admirait : il était impensable qu’un jour, elle ne viendrait pas. Mais ces temps ci, tout le monde tombait malade. Ou peut être qu’elle devait s’occuper de sa petite sœur. Peut être que c’était sa mère qui était malade. Ou peut-être qu’elle est allée rejoindre quelqu’un de sa famille en Allemagne. En Angleterre ? Toutes ces rumeurs ont commencé à circuler pendant les premiers jours de son absence, elles étaient plus faciles à avaler que la vérité : Amara allait se marier. 

Dans le refuge, un mariage est toujours une fête. C’est la joie, tout le monde danse, la nourriture est excellente. Les habits sont beaux, tout le monde rit, tout le monde se sent bien. C’est une lueur qui rappelle la normalité de l’avant guerre, un retour à un temps où les enfants ne savaient pas ce qui allait se passer, un temps que les adultes n’oublieront jamais. En grandissant dans le foyer, Amara rêvait de son jour, de son moment, où elle danserait et pleurerait de joie à la vue de son Prince Charmant. Elle voulait être « comme les princesses dans les films » mais quand on lui demandait duquel précisément, elle haussait les épaules et disait « tous ! ». Elle rêvait de sa belle robe rose scintillante et de son maquillage, digne de celui des plus grandes célébrités. Le jour de son mariage, elle a eu tout ce qu’elle voulait : elle était Jasmine, elle était Cendrillon, elle était coincée.

Amara a très vite emménagé dans la maison de la famille de son mari Ali, à des kilomètres du foyer où elle adorait aller. Ali avait 6 ans de plus qu’elle et n’était pas vraiment éduqué. Avec un travail à temps plein à Sidon, il vivait avec ses parents et était plus que prêt à consommer son mariage. En quelques jours, l’innocence qu’elle avait du haut de ses treize ans lui a été prise et a été remplacée par sa nouvelle vie. Dans une communauté où la contraception et le planning familial sont un langage plus inconnu encore que ne l’est une langue étrangère, sa première nuit douloureuse avec lui l’a conduite à sa première grossesse. Sa mère n’avait jamais voulu la marier. Elle voyait tant de beauté dans l’esprit de sa fille que pour elle, Amara était le futur de la Syrie. Son père voyait son mariage comme un moyen de sortir de cette situation dont il n’arrivait pas à se défaire. Il a vu un enfant en moins à nourrir, et même peut-être un avenir meilleur que celui qu’il pouvait lui offrir avec le petit salaire qu’il gagnait.

La perception d’Amara sur le mariage du haut de ses 13 ans n’allait pas plus loin que celle de la cérémonie du mariage. Elle ne comprenait pas que ce serait elle qui serait en charge de cuisiner, de nettoyer, non seulement pour son mari mais aussi pour ses parents. Elle ne comprenait pas qu’elle aurait rarement l’occasion de voir ces personnes qui autrefois la faisait rire et sourire, qu’elle ne pourrait plus faire ces grimaces amusantes qu’elle aimait faire à son professeur préféré. Elle ne comprenait pas que son corps, encore trop immature à son âge, ne supporterait physiquement pas cette grossesse. 

Son estomac s’élargissait chaque jour et cela la rendait faible. Elle n’était pas souvent autorisée à sortir de sa maison et on attendait toujours d’elle qu’elle cuisine et qu’elle fasse le ménage, comme une servante. Sa mère ne lui avait jamais vraiment appris à cuisiner ou à nettoyer, et elle avait beaucoup de difficultés à le comprendre par elle-même. C’est là que les coups de son mari ont commencé à s’abattre sur elle, pas progressivement non, mais soudainement. Elle recevait des coups de poing d’un homme âgé de 20 ans seulement, au moindre écart à son « rôle de femme ». Ses parents ne s’en inquiétaient pas. Ils n’intervenaient pas, ils l’autorisait et l’encourageait. Pour eux, Amara le méritait. Cette fille en laquelle tous les bénévoles voyaient de la lumière … cette lumière s’est éteinte et à laissé place aux hématomes bleus et noirs et aux lèvres sanguinolentes. 

Moins d’un an auparavant, Amara avait l’habitude de s’asseoir avec les filles dehors, et de jouer avec ses bébé-poupées, les lançant parfois aux garçons qui l’embêtaient si nécessaire. Elle avait l’habitude de les serrer contre elle et de les câliner contre son corps, se demandant ce que cela ferait d’avoir son propre enfant. Dans le foyer, elle s’y connaissait en bébés. Quand sa petite sœur était encore un bébé, Amara s’occupait l’emmenait souvent avec elle quand elle retrouvait ses amies. Elle jouait avec les bébés à l’école et connaissait toutes les astuces pour les faire arrêter de pleurer. Désormais, c’est elle qui pleurait, à l’hôpital, après avoir reçu la nouvelle qu’après toute cette histoire, elle n’aurait pas d’enfant. Six mois de grossesse et elle a fait une fausse couche. Une fausse couche à 14 ans.

Cela a inquiété la famille d’Ali encore plus, et pour eux, comme pour beaucoup de personnes dans la communauté, une fausse couche signifiait que quelque chose chez elle n’allait pas et qu’elle ne pourrait jamais avoir d’enfant. Elle fut malade par la suite et passa encore plus de temps chez elle, isolée. Elle restait dans son lit des jours entiers, malade et à peine capable de se tenir debout. Au moment où elle regagna de la force, elle fut enceinte une nouvelle fois. Pendant cette grossesse, Ali décida qu’elle ne serait plus autorisée à sortir de la maison, et elle lui a obéit. Ses parents étaient autorisés à venir la voir de temps en temps, cela lui procurait quelques heures de bonheur quelques fois chaque semaine. Les mois passaient et elle était de retour à l’hôpital, où elle donna naissance à un enfant magnifique avec des yeux marrons scintillants du nom d’Amina. 

Maintenant qu’elle avait la responsabilité de cuisiner, de faire le ménage, et de prendre soin d’Amina, Ali a pris le décision de la faire passer plus de temps à la maison pour que sa mère lui apprenne comment être une bonne femme au foyer. Être de retour au foyer était difficile pour elle. Elle se sentait étrangère dans cette endroit qu’elle avait autrefois tant fréquenté. Les gens la regardaient, les nouveaux bénévoles ne la regardaient pas vraiment : ils n’avaient pas moyen de savoir à quel point elle fut une fille incroyable à une époque. Elle était heureuse d’être de retour chez elle cependant. Elle était ravie d’entendre comment sa petite sœur s’en sortait à l’école, et elle aimait confier à sa sœur à quel point elle regrettait son mariage, mais elle devait chaque fois retourner chez elle avec Ali.

Son père était fier, et sa mère n’était plus énervée comme elle avait pu l’être à cause de cette histoire. Amara elle même commençait à s’y habituer, mais elle n’était toujours pas heureuse avec lui. Le temps qu’elle passait dans la maison de sa famille signifiait tout pour elle, une fois de plus. Elle s’asseyait dans la cuisine, mangeait des fruits, apprenait les recettes de sa mère et écoutait les musiques sur lesquelles elle aimait danser. Mais bientôt, ses parents commençaient à se disputer. Ces disputes ont surgi de nulle part, mais il n’a pas fallu longtemps avant qu’elle comprenne : son père était déjà en train de prévoir le mariage de sa petite sœur. 

SB OverSeas travaille pour mettre fin au mariage des enfants. Pour en apprendre plus sur notre plaidoyer, cliquez ici. Le dessin utilisé pour ce post a été créé dans nos centres dans le cadre de nos programme d’autonomisation.

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