Dépourvue de choix

Personne ne sort de la guerre indemne. Qui peut perdre à la fois le passé et le futur sans en porter la cicatrice ? Les jeunes et les personnes âgées portent des marques, même si pour la plupart, elles sont invisibles. 

Nadine aurait voulu que les siennes soient moins apparentes. Les brûlures sur ses mains, son cou, et son visage parlent d’elles-mêmes. Elle n’a jamais voulu devenir l’emblème de l’histoire de son village de cette façon, et ainsi devenir au sein de sa communauté une représentation manifeste de leur souffrance, mais elle n’a pas eu le choix. 

Quand la guerre à éclaté en Syrie, il n’a pas fallu longtemps avant d’entendre les bombes s’abattre jusqu’à sur son village, si calme à l’époque. Si un jour, elle parvient à oublier le bruit des explosions, elle n’oubliera jamais l’impact qu’elles ont eu sur son corps. 

Il y a 4 ans, sa famille à fui au Liban et c’est avec réticence qu’elle s’est installée dans la charpente d’une maison, inachevée et abandonnée, entourée par les voisins qui partageaient déjà son quartier lorsqu’elle était en Syrie. Sauf que cette fois, les membres de la famille ne vivent plus entourés d’air frais et de pelouse verte, mais parmi les déchets et la poussière. Les pièces y sont petites, étouffantes l’été et glaciales l’hiver, mais cela ne les fait pas pour autant souvent sortir de chez eux : ils ne se sentent pas à leur place dans le reste de la ville.  

Nadine a commencé à aller à l’école, où elle a trouvé sa place et pouvait s’y exprimer. Cette éducation lui a permis de faire des progrès en arabe, en anglais, en mathématiques et en sciences, et de rapidement rattraper les années d’école qu’elle avait raté depuis qu’elle avait quitté son village où son école fut bombardée. A l’école, elle excellait et suivait même les cours les plus avancés. En plus des matières scolaires, Nadine et d’autres filles de son âge ont suivi à l’école des cours de dessin avec un artiste syrien qui les encourageait à s’exprimer, à travers leurs expériences de petites filles, leurs ambitions, et leur pays, facteurs qui leur ont permis d’encourager leur estime de soi.

Elle a dit à ses amis et ses professeurs qu’elle ne voulait pas être mariée à un très jeune âge, comme c’était le cas pour certaines de ses camarades. Pour elle, l’école, c’était important et elle voulait finir son éducation avant de se marier. Elle se marierait après être sortie de l’université, disait-elle. 

Mais il y avait ce garçon qui vivait dans le même logement que Nadine et elle l’aimait bien. Cela inquiétait ses parents. Ils avaient peur qu’il lui demande de l’épouser et qu’elle se retrouve emprisonnée entre les murs sales d’un immeuble sombre d’une ville qui n’était pas la sienne, dans un pays qui ne voulait pas d’elle : mauvaises conditions qu’elle subirait pour le reste de sa vie. 

Quand les parents de Nadine se sont rappelés le désir qu’avait son grand-père lorsqu’elle était enfant –qu’elle épouse un homme de son village – ils n’ont pas attendu une minute de plus. Il vivait toujours en Syrie. Quelques jours plus tard, ils y envoyaient Nadine pour qu’elle l’épouse. Elle avait 14 ans.

Nadine est retournée dans cet endroit, toujours aussi dangereux, où le fléau de la guerre régnait depuis qu’elle était partie et où l’on retrouvait encore les marques des bombes qui ce jour là avaient failli lui ôter la vie. 

Et chaque jour un peu plus, elle voyait son enfance et l’espoir d’une vie heureuse s’éloigner d’elle. 

Quand son mari a vu ses brulures, il a refusé de l’épouser. On lui a dit qu’elles étaient beaucoup moins visibles qu’auparavant. Et finalement, sa mère l’a forcé à épouser Nadine parce qu’elle était déjà arrivée en Syrie dans le but d’accepter l’offre. Ils n’ont pas eu de cérémonie de mariage. 

Les amies de Nadine étaient désolées pour elle parce qu’elles avaient entendu parler des problèmes qu’il y avait au sein du couple. Elles se demandaient si son mari épouserait une autre fille, ou si bientôt elle divorcerait. Mais son grand père vivait proche de chez elle en Syrie, et ne lui permettrait pas d’abandonner le mariage dont il était à l’origine. Désormais, tous ceux qui vivent dans les environs de leur foyer savent que Nadine et son mari ne s’aiment pas, et que l’on va bientôt attendre d’elle qu’elle devienne mère, alors qu’elle même n’est encore qu’une jeune fille. 

Et donc, encore une fois dépourvue de choix, et d’une façon qui n’est pas si évidente que cela à comprendre, Nadine est devenue le symbole de la tristesse de son pays. 

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