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Les filles sont une source d’inquiétude jusqu’à la mort

La famille de Mariam a toujours été connue pour être progressiste. Le père a laissé à ses filles le choix de décider quand elles voudraient commencer à porter le hijab. Mariam n’a commencé à le porter qu’à ses 11 ans, âge à partir duquel son école islamique ne la laissait plus entrer sans couvrir ses cheveux. Son père a reçu d’innombrables plaintes de la part de sa famille et de ses amis, qui demandaient pourquoi sa deuxième fille ne portait toujours pas le hijab, jusqu’au jour où elle l’a finalement mis, à l’âge de 14 ans. La fille ainée, Lara, s’était mariée à l’âge de 19 ans, après avoir trouvé un mari qui lui plaisait. Quatre mois plus tard, quand Lara s’est enfuie de chez son mari après avoir souffert de maltraitance, son père lui a offert sa protection. Quand Lara a découvert qu’elle était enceinte de son agresseur, son père lui a proposé d’élever son fils comme le sien.

Le père de Mariam est mort en 2010 après une lutte contre une tumeur au cerveau. L’année suivante, la famille a dû fuir la Syrie à cause du déclenchement de la guerre. En plus de la perte de son père, Mariam a dû subir la perte de sa liberté de choisir son pays, son mari, son futur.

Mariam était réfugiée au Liban depuis trois ans quand sa mère a arrangé son mariage avec son cousin, Nasr. Elle avait 17 ans et espérait pouvoir retourner en Syrie pour continuer ses études. Elle avait été à l’école jusqu’au 10ième niveau, dépassant déjà la durée d’études moyenne de la plupart des femmes de son village rural. Elle a supplié sa mère de reporter le mariage, mais cette dernière a insisté en lui disant qu’il était temps que Mariam devienne une femme. Il n’était plus possible de rentrer en Syrie en sécurité et sa mère s’inquiétait de ne plus pouvoir seule subvenir aux besoins d’une famille de neuf personnes.

Mariam et Nasr se sont mariés en 2014. Elle avait 17 ans, il en avait 24.

Peu de temps après leur mariage, Mariam a connu sa première grossesse, et trois mois plus tard, sa première fausse couche. Le docteur lui a dit que son corps n’était pas prêt pour un accouchement. Elle est tombée enceinte pour la deuxième fois deux mois plus tard, une grossesse remplie de complications.

« Je n’étais pas prête pour mon premier enfant. Mon fils pleurait et je me mettais à pleurer aussi » me dit-elle avec un petit rire pensif. « Mon fils pleurais et je pleurais aussi » se mit-elle à répéter, maintenant avec désespoir. « Je ne savais pas quoi faire. Je n’étais pas prête à devenir mère. Chaque soir, il pleurait et je pleurais aussi. »

« C’était plus dur pour ma cousine, Eman », expliqua-t-elle. Eman s’est marié à l’âge de 12 ans à un homme qui en avait 25. Elle a maintenant 16 ans et a récemment donné naissance à son deuxième enfant. Elle a eu des complications avec les deux accouchements. Son premier enfant était prématuré de deux mois car comme son docteur le lui a expliqué, son corps ne pouvait pas supporter une grossesse à terme.

Presque tous les mariages que décrivait Mariam, y compris le sien, avait commencé avec de la maltraitance. Au cours de la première année de son mariage, son mari la battait. Elle accourait chez sa mère en pleurant et lui disait combien elle détestait son mariage et comment son mari la battait. « Ma mère ma appris comment devenir une épouse » elle expliqua. Elle savait maintenant comment lui préparer un bain quand il le demandait, un repas quand il le demandait, faire l’entretien de la maison pour lui. Son mari était devenu plus gentil. Il avait cessé de la battre lorsqu’elle avait commencé à « se comporter comme une femme ».

Fatima, l’amie de Mariam, avait été mariée à l’âge de 12 ans à un homme de 35 ans. Les voisins entendaient les abus à toute heure de la nuit. Elle se rappelle de leur mépris : « elle ne sait pas comment être une bonne épouse ».

Selon Mariam, le nombre de mariages précoces a fortement augmenté depuis le début de la guerre syrienne. Quand les rumeurs de viols et de meurtres commis par des hommes armés près de leur village ont circulé, les parents ont eu peur pour leurs filles et espéraient que les mariages pourraient servir à les protéger.

Même sans ces menaces, les filles sont toujours mariées jeunes en-dehors de la Syrie. Mariam explique que de nombreuses familles comme la sienne ont du mal à subvenir à leurs besoins. Les filles mariées à un âge précoce deviennent un enfant de moins à nourrir, un corps de moins dans les chambres exiguës et un enfant de moins pour lequel s’inquiéter.

Selon Mariam, les gens de sa communauté ont toujours été assez indifférents aux filles. Une expression qu’on entend souvent dans son village est « هم البنات للممات », qui se traduit par « les filles sont une source d’inquiétude jusqu’à la mort ».

Lorsqu’un homme veut se marier avec une femme de la communauté de Mariam, il doit d’abord demander à sa famille de prendre le thé. Si les parents acceptent, l’homme leur rend visite avec sa propre famille. Une fois que le thé est servi, mais avant de prendre la première gorgée, l’homme demande au père la main sa fille. Pour signaler son consentement, le père boit une petite gorgée de son thé. S’il refuse la demande, il laisse sa tasse sans le toucher.

Mariam a ensuite dressé la liste des noms des innombrables filles, des innombrables demandes en mariage acceptées par des gorgées de thé, des innombrables enfants mariées.

Écrit par Jenna Benferhat, SB OverSeas

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