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Saida : l’université de la vie

Saida : l’université de la vie

Saida : l’université de la vie

Le bus de Beyrouth suit la route côtière en direction du sud, jusqu’à la ville de Saida. Si tu cherches le camp de réfugiés d’Ouzai, tu dois descendre du bus seulement lorsque tu aperçois les magasins et restaurants à côté de la mer et te retourner. A gauche des façades lugubres de l’hôpital, tu verras un énorme bâtiment nu. Avant l’interruption de la construction, cette immense structure devait devenir un campus universitaire, un lieu d’apprentissage. Alors que ce projet a été abandonné, les enfants qui vivent dans le camp d’Ouzai ont accès à l’école publique où ils reçoivent un apprentissage éreintant atténué seulement par le « Centre d’apprentissage et d’autonomisation de SB OverSeas ». Vêtements et couvertures sont suspendues sur des codes à linge, ce qui montre de manière significative que le bâtiment est habité, malgré son aspect inachevé et inquiétant, avec des trous noirs à la place des fenêtres. L’effet est celui de l’étrangeté d’un vieil homme monochrome, dont les orbites des yeux sont vides ou la bouche sans dents.

Tu peux l’atteindre en traversant un terrain vague dominé par d’énormes fossés à la végétation sauvage qui sont remplis de déchets. Cependant, plus tu t’approches, plus le sentiment de se trouver dans un endroit sans vie et hanté se dissipe. Les femmes te regardent depuis leurs fenêtres, et une centaine d’enfants ou plus sont occupés à lancer des objets, faire des cabrioles, donner des coups de pieds aux roues des voitures et frapper la balle dans la cour. Il y a une mosquée jouxtant la propriété qui semble abandonné de loin, mais, là encore, lorsque tu te trouves à côté tu peux voir les hommes en train de prier à travers les trous dans les murs. Sa coupole est hérissée de barres d’armature comme la tête de Tommy des Razmoket, et la seule balle de football tant convoitée tombe souvent dans la marre d’eau stagnante à côté du mur. Un petit garçon ou une petite fille vont alors y barbotter précautionneusement pour récupérer le ballon.

Il y a environ quatre cents enfants dans le camp et j’ai passé plusieurs jours jouant avec eux, observant leur frustration, leur énergie sauvage et leur ingéniosité. Avec les filles j’ai joué aux cartes. Elles jouaient très sérieusement, mettant les petites cartes cornées en piles sur les bancs en pierre, leur tapant dessus avec leurs mains un peu courbées et, comme des petits croupiers, ramassant les cartes lorsqu’elles étaient retournées. Leur manière de jouer était efficace et elles souriaient seulement quand ma main fondait sur la pile de cartes mais que je ne parvenais pas à en retourner une seule.

Avec les garçons, je jouais au bras de fer ou je faisais de la gymnastique sur le terrain de jeux miteux et dangereux. Un groupe a formé un cercle et ils ont commencé à faire le poirier, maintes et maintes fois, à l’unisson. Ils se sont exercés tout au long de l’après-midi, même seuls, de manière à ce que la prochaine fois ils puissent être les derniers à se tenir en équilibre sur leurs mains. Je suis passé à côté d’un groupe de garçons qui creusaient dans le gravier au bord de la route, derrière le bâtiment, construisant un laid château en gravier. Je leurs ai suggéré d’utiliser une bouteille pour marquer des cercles tout autour du tas de saleté, idée qui a été accueillie avec un murmure d’approbation.

J’ai parlé pendant un instant avec le leader de la communauté, un homme appelé Walid. Nous avons parlé de la tristesse de ce qui s’était passé en Syrie, et du traumatisme d’avoir tout laissé derrière lui. Lorsque nous avons fini de parler, nous avons marché dans un couloir sombre et il a mentionné le problème des cafards. Walid a allumé la lumière de son téléphone et a regardé à travers les fissures entre les blocs de béton afin de nous montrer de quoi il parlait. Après avoir cherché pendant 5 secondes, il nous a fait signe de nous rapprocher pour voir le rassemblement d’insectes, qui agitaient leurs antennes en guise de protestation. Après ça, ma façon de regarder aux douzaines d’allées avait changé. Des milliers de mètres d’espace idéal pour les parasites, parmi lesquels certains émergeaient la nuit en quête de chaleur et d’humidité dans les oreilles des bébés.

De l’intérieur, cet endroit pouvait faire penser à beaucoup de choses. Un squat dans une prison abandonnée, un refuge post-apocalypse, un parking à plusieurs niveaux converti en toute hâte. L’atmosphère y est lourde et humide, et les ampoules, dont leur lumière est faible, semblent lutter pour une cause perdue.  C’est un endroit très diffèrent comparé à Shatila où les « va et vient » des gens, les moteurs, les colonnes sonores des films, la musique pop et les coups de feu se superposent toute la journée, et se prolongent après le coucher de soleil. Il est nécessaire d’y vivre pendant quelque temps pour ressentir la tristesse continue et désespérée. Dans le bâtiment à Saida, on pourrait avoir la sensation de rester immobile dans l’obscurité pendant des heures, n’entendant rien que des bruits de pas et des bébés en pleurs. Peut-être il est tellement différent de Shatila à cause du milieu rural qui l’entoure. Il est socialement isolé, sinon complètement en termes géographiques. Son caractère circonscrit et confiné le fait beaucoup ressembler à une prison. Ça, et le désir de ses résidents de rentrer chez eux.

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